[NEWS] A quel point êtes-vous Gaga ?

article-gaga-ok-photo« Le charismatique danseur et chorégraphe israélien Ohad Naharin, alias Mr Gaga, (pas parce qu’il est gâteux ou fan de Queen mais parce qu’il est à l’origine d’un langage de mouvements appelé
« Gaga movement » ou « Gaga dance »), a fait l’objet d’un documentaire réalisé par Tomer Heymann sorti en salles en juin dernier.

Dans ce film, le réalisateur nous fait comprendre le cheminement de cet artiste, devenu danseur sur le tard, repéré par Maurice Béjart et Martha Graham pour lesquels il ne dansera que brièvement, ayant soif d’une autonomie créatrice. Il va, selon les épreuves de sa vie (blessures, maladie, décès de proches…), se réinventer et réinventer sa façon de danser jusqu’à créer un langage de mouvements permettant au danseur, comme à toute personne n’ayant jamais dansé, de ressentir le mouvement-guérisseur, d’écouter son corps plutôt que de lui dire ce qu’il a à faire, de prendre une idée et de faire le mouvement sans chercher à reproduire ou à recopier… Et toi Sophie, à quel point es-tu Gaga ? As-tu aussi connu des changements dans ta façon de danser selon les événements de ta vie de danseuse-chorégraphe ?

Sophie Caminade : Très intime question… Autant que peut l’être le message exprimé par mon corps qui bouge… qui danse… qui masque, ou démasque. C’est un interprète à plein temps et donc c’est un peu comme un bulletin météo immanquablement avec son incarnation anatomique, physiologique, chimique, les lois physiques et aussi la part invisible : son bagage, son niveau d’apprentissage, de mémoires diverses, d’émotions ; la conscience que j’ai de lui dans son poids, son axe, ses alignements, équilibres, bascules, tournoiements, sauts, descentes au sol, contacts divers, orteils, chevilles qui amortissent… Alors bien sûr je danse différement et je m’exprime autrement depuis que j’ai commencé à 3 ans. C’est absolument logique, sinon ça voudrait dire que danser n’est qu’une mise en forme technique, mécanique. Je pourrais exposer les divers moments- clés de ma vie où motricité, mise en mouvement, créativité ont été modifiées… mais je pourrais citer  »presque tous les jours » j’ai ressenti des différences notoires. Alors…

Charlotte Pillon : Peux-tu nous faire part de ces « moments-clés » justement ?

S.C. : Les changements sont constants, rien n’étant acquis, stable. Bien sûr en cas de blessures, on ajuste… Mais je n’ai pas spécialement envie de parler de faits précis de ma vie, ce serait se regarder le nombril…

C.P. : Je ne pense pas justement, c’est important de partager ton expérience, ça parle aussi aux autres, à ceux qui t’écoutent, te lisent, à ceux à qui tu enseignes, cela a un effet cathartique : les gens peuvent se projeter, et du coup évoluer et grandir à leur façon mais en s’inspirant des expériences d’autrui. Ils ne se sentent pas seuls. Et puis mettre du sens à ses blessures, ses échecs, ses deuils, c’est travailler sur soi, se connaître mieux pour mieux respecter qui on est et donc respecter les autres et s’ouvrir à eux tel que l’on est, grandi et enrichi de ses expériences…

S.C. : Oui, tu vois ça avec l’oeil du thérapeute ! En tout cas, en réponse à ce qui a été montré dans le film sur « Mr Gaga », je peux dire que, pour ma part, plus j’avance en âge, plus je danse librement. En effet, dans la danse, comme dans les arts martiaux, quand tu es enfant, tu apprends une mécanique de mouvements. Plus tu « grandis », plus tu te l’appropries, plus tu libères ton geste. Plus tu travailles ton corps, plus tu le renforces, et par là même tu l’alllèges de la notion d’effort… La maturité du mouvement se faisant vers 16 ans. Un jeune danseur en quête d’absolu n’arrête pas de s’entraîner.

Ohad Naharin, lui, a commencé la danse sur le tard et a voulu formater son corps sur l’idéal d’un moule, par rapport à l’extérieur. N’étant certainement pas prêt à tant de pression, cela a crée des blocages, une certaine cristallisation : la danse l’a libéré mais d’une manière superficielle. Donc quand Ohad Naharin se blesse, il change complètement…

C.P. : Oui, le changement qu’il opère est à la hauteur de la violence qu’il a reçue ou s’est infligée

S.C. : Toi, par exemple, Charlotte, tu as commencé la danse petite, puis arrêté, car ton corps t’empêchait de danser. Tu as alors travaillé sur la liberté du mental, maintenant tu n’as plus peur de te faire mal. Tu dois aller plus dans la technique maintenant: ton corps est prêt.

C.P. : Oui, effectivement, nous avons tous un parcours différent, tous des choses à comprendre pour évoluer sur notre chemin. Tu parlais de météo tout à l’heure, que le corps, selon les jours, ne danse pas pareil. Moi je dirais que la réponse de mon corps à la danse a été et reste ma référence, mon baromètre. Elle est la discipline qui me permet à la fois de me centrer, de travailler au maximum de mes capacités du jour et en même temps, permet de me lâcher. Cet équilibre entre rigueur et lâcher-prise est intéressant… Mais c’est parce qu’il y a tout ce travail en amont de relation corps- esprit que la danse de SOI peut commencer… »